Autour de la Géographie générale de Marc Audebert : Serge Boucheron

Serge Boucheron (1933-2023) était philosophe, professeur en Khâgne au Lycée Condorcet. Cependant, c’est parce qu’il a fait publier la Géographie générale de Marc Audebert en 2017 aux éditions Allia que je parle ici de lui.

Portrait de Marc Audebert (reproduit dans Leçons de choses) et une des planches de sa Géographie générale

J’ai chroniqué cet ouvrage à la demande de la rédaction de M@ppemonde (https://journals.openedition.org/mappemonde/466?lang=fr). Alors que la période était à la nostalgie de la géographie d’autrefois, de ses cartes murales et de ses images désuètes (Daniel Picouly, 2012, Nos géographies de France, Payot), j’avais cherché à montrer le caractère neuf de cette géographie pensée comme une discipline d’innovation pédagogique.  C’est alors que Serge Boucheron m’a contacté pour me remercier de ce compte-rendu et m’adresser par la suite quelques informations et documents résultant de ses propres recherches sur l’auteur de cette Géographie générale, Marc Audebert.

Son lien avec ce jeune maître d’école est d’abord affectif. Il l’a rencontré par les dessins que son père Emile, élève de Marc Audebert, avait conservés et par le souvenir de « Monsieur Audebert » transmis à ses enfants. Une collection de ces dessins quelquefois annotés par le maître a paru aux Editions Gallimard, accompagnée de deux textes de Georges Macé, sous le titre Leçons de choses.

Couverture de Leçons de choses et un des dessins d’Emile Boucheron reproduits dans l’ouvrage

Voici comment Gérard Macé parle de Serge Boucheron et de ce premier ouvrage, dans un entretien accordé à Marie Frisson dans la revue La fabrique pongienne ( https://doi.org/10.4000/13g9d)

« J’ai eu en classe préparatoire un professeur de philosophie qui est mort il y a quelques mois, et qui, pendant toutes ces années, fut mon ami le plus proche, ainsi qu’un lecteur assidu. L’été, j’allais le voir en Touraine, dans son village natal où il avait une maison, et c’est ainsi que j’ai découvert une nature morte encadrée, des chapeaux de femme. C’était l’œuvre de son père, une « leçon de chose » dessinée à l’école, avec une grande sensibilité, et un sens plastique étonnant pour un gamin de cet âge, élevé à la campagne au début du xxe siècle. C’est ainsi que j’ai eu envie d’écrire, et de publier à tirage limité ces « leçons » enluminées, si je puis dire, au crayon de couleur. Puis Gallimard en a fait une édition courante. Comme je devais étoffer mon texte, je me suis documenté sur ce village, ses habitants, pour esquisser une sorte d’ethnographie en France. J’ajoute que l’instituteur, fauché dès le début de la Grande Guerre, avait préparé, pour ses élèves ou pour l’édition, une géographie illustrée qui, elle, a été publiée chez Allia, par les soins de Serge Boucheron. Tout cela forme un univers, celui de l’école républicaine, des objets dont on prend soin, de la campagne telle qu’elle n’existe plus ».

Un jour de mars 2018 Serge Boucheron m’adressa un exemplaire de cet ouvrage, en me promettant quelques informations complémentaires concernant Marc Audebert et sa famille. De l’ouvrage dont j’ignorais l’existence au moment de chroniquer la Géographie générale et des échanges qui ont suivi, ressortent trois éléments importants.

Tout d’abord, Marc Audebert appartient à une dynastie d’instituteurs. Serge Boucheron m’apprend que le père de Marc Audebert, Julien, a été instituteur à Tours, Sennevières et à Courcelles de Touraine, à dix kilomètres de Marcilly-sur-Maulne, le village où son fils Marc est en poste entre 1912 et 1914. Pendant les années d’enseignement à Courcelles, Julien Audebert réalise avec les agriculteurs du voisinage des expériences agricoles et des études pour l’utilisation d’engrais. Il crée en 1897 à Courcelles le premier syndicat de crédit agricole départemental de France. Gaston, son autre fils, mobilisé en 1914 et sorti vivant de cette guerre, est également instituteur et termine sa carrière comme directeur d’école à Tours. Passé par l’Ecole Normale de Loches entre 1905 et 1908, Marc a sans doute bénéficier en plus d’une formation de qualité, d’une socialisation familiale à ce métier qui a rendu possible l’écriture d’une Géographie générale faite pour ses pairs et pour des enseignants débutants. 

Ensuite, Marc Audebert était attaché à la pratique du dessin pour lui comme pour ses élèves. En découvrant le manuscrit original de la Géographie générale chez une petite-fille de l’auteur en 2003, Serge Boucheron trouve également deux pages de « brouillon » consacrées au dessin, peut-être la préfiguration d’une autre méthode ? Il m’a transmis la reproduction de ces deux pages et la transcription qu’il en avait faite. Marc Audebert y précise les trois fonctions qu’il assigne à l’apprentissage scolaire du dessin : 1° rendre l’individu capable de suppléer à l’expression orale ou écrite par le trait ; 2° lui permettre de mieux comprendre et de rendre les sentiments éprouvés devant la nature [il évoque l’enfant de la campagne qui vit seul souvent devant la nature] ; 3° rendre capable de dessiner pour son travail un croquis qui le guide [il prend l’exemple du menuisier, du charpentier, du serrurier]. D’une certaine façon, sa Géographie générale accomplit ces trois fonctions : donner toute leur place aux représentations dessinées de la surface et des formes de la Terre dès lors que l’écrit ne suffit plus à les évoquer ; apprendre à observer et, partant, à se questionner tout en ne renonçant pas à la beauté du monde et à la rêverie ; articuler par la calligraphie une pensée et une pratique professionnelle experte.

Enfin, les documents confiés par Serge Boucheron documentent la rupture que fut cette année 1914, spécialement pour Marc Audebert. En plus d’être maître d’école, ce dernier est aussi chef de la fanfare de Château-la-Vallière et membre d’une troupe de théâtre à Marcilly-sur-Maulne. Le 8 mars 1914, il joue à Marcilly dans une « pièce dramatique » en trois actes intitulée Au-dessus des frontières. Le 25 octobre, depuis le champ de bataille d’Ypres, il envoie une dernière lettre à sa femme Charlotte. Serge Boucheron m’en a envoyé une reproduction.

La troupe théâtrale de Marcilly. Marc Audebert est le 7e à partir de la droite. Programme de la soirée du 18 mars 1914. Envoi de Serge Boucheron (le programme est rehaussé d’une inscription de la main de Serge Boucheron
Lettre manuscrite de Marc Audebert à sa femme Charlotte (reproduction envoyée par Serge Boucheron)

Quel voyage intéressant depuis le départ de Marcilly. Malheureusement aussi que de douleurs vues et d’incertitudes. Le canon a grondé d’une manière formidable toute la journée d’hier. La nuit a sans cesse été illuminée par la lueur des bouches à feu et l’éclatement des schrapnells. Que te dire sur un papier qui te parviendrait difficilement si la moindre indication permettait de situer exactement mon emplacement. Qu’il te suffise de savoir qu’après la région du sapin et du mouton, j’ai vu la région de la betterave et que je suis dans celle des moulins à vent et des jolis carillons. J’espère que tout va bien pour toi. Mille baisers.

La lettre arrive après l’annonce du décès. La Géographie générale restera inachevée.

Références bibliographiques

Marc Audebert, 2017, Géographie générale. Paris : Éditions Allia.

Gérard Macé, 2004, Leçons de choses. Dessins d’Emile Boucheron. Editions Gallimard.

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